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      La déconstruction des valeurs

La déconstruction des valeurs

Dans un livre sur l’avenir du christianisme, Luc Ferry apporte une réflexion intéressante sur la transmission et le rejet des valeurs traditionnelles.
Même si le texte n’est pas toujours facile à lire, il mérite d’être connu.

Le premier mouvement, je l’ai suggéré, va radicalement à l’encontre du noyau dur de la pensée chrétienne : c’est un mouvement de déconstruction de ce qu’il y a de traditionnel (quand je dis traditionnel, ce n’est pas un terme péjoratif, mais simplement un concept à prendre au sens propre, de ce qui est « transmis » comme un héritage) dans le message chrétien. Nous avons vécu un XXe siècle tout entier voué à la déconstruction - et, en cela, il ne ressemble à aucun autre. Nous avons déconstruit la tonalité en musique, la figuration en peinture, les règles traditionnelles du roman, les différentes figures du Surmoi ou, comme on disait en 1968, de la « morale bourgeoise ». Bref , toutes les valeurs traditionnelles ont été passées à la moulinette de la déconstruction. Pour le dire tout simplement, en prenant des exemples dans la vie quotidienne et non seulement dans la culture d’avant-garde, la condition féminine a changé peut être davantage en cinquante ans qu’en cinq cents ans .Dans le même sens , le village de mon enfance, le village de campagne dans lequel j’ai passé les premières années de ma vie, a lui aussi changé probablement davantage en cinquante ans qu’en plusieurs siècles. Au temps de ma naissance - il y a très longtemps et pas très longtemps à la fois - il y avait qu’une seule voiture, la Bugatti de mon père, parce qu’il était pilote Bugatti. Pour le reste, c’étaient encore des chevaux, Nous allions chercher les œufs et le lait a la ferme, comme dans les siècles passés. On se chauffait avec les cheminées et, le matin, il fallait moudre le café dans un moulin à bras. Quand je dit cela à ma fille, qui a dix-sept ans, elle ne sait même pas de quoi je parle .Prenez encore le cas de l’école. Pour mesurer le changement, il suffit de se souvenir des films des années trente ou quarante, par exemple du magnifique Topaze de Pagnol, avec Jouvet dans le rôle titre. Vous vous souvenez tous la dictée, de ces fameux « moutooonssses qui étai-eunnt dans le pré ». Comparez-le à des films récents, entre les murs, par exemple, et vous concevrez sans peine que si le malheureux Jouvet avait pu voir une clase un peu difficile d’aujourd’hui, il aurait sans doute succombé d’une crise cardiaque dans le quart d’heure……

Qu’est qui a fait changer à ce point le paysage et fait émerger en à peine quelques décennies celui où nous nous inscrivons aujourd’hui ? En d’autres termes, quel fut le vrai moteur de cette incroyable déconstruction des valeurs traditionnelles à laquelle nous avons assisté en quelques années, ce bouleversement inouï de notre rapport aux traditions qui a conduit aussi à une formidable émancipation de l’individu au fil d’une histoire qui fut celle de ce que j’appelle « l’individualisme révolutionnaire », la révolte des individus contre les traditions ? Car , évitons le malentendu : je ne plaide nullement, comme vous verrez, pour un retour en arrière et je n’ai guère de nostalgie. Simplement, j’essaie de comprendre ce qui s’est passé.

En première approximation, on pourrait dire - mais on verra dans quelques instants que pour comprendre ce mouvement il faut aller beaucoup plus loin- que ce au nom de quoi les valeurs traditionnels furent ainsi déconstruites, c’est ce qu’on a appelé en 1848 « la vie de bohème » ou encore « l’avant-gardisme » dont l’histoire va de Saint- Simon jusqu’aux situationnistes et mai 68. Cet individualisme révolutionnaire, cette révolte incessante et de plus en plus profonde des individus contre les autorités et les principes traditionnels - à commencer, bien sûr, par les principes religieux (c’est pour cela que j’en parle, je ne m’évade pas du sujet) - prend son essor au milieu du XIX siècle.

La notion de « vie de bohème » apparait d’ailleurs pour la première fois dans le titre d’un ouvrage en 1848, il s’agit des scènes de la vie de bohème : c’est un livre qu’on a oublié très largement aujourd’hui mais que je vous conseille de lire ou de relire , parce qu’a défaut d’être un grand livre, il est fort intéressant comme symptômes d’une évolution particulièrement parlante. Son auteur est un jeune allemand qui s’est installé en France, Henry Murger. Son œuvre conserve encore aujourd’hui une certaine notoriété parce qu’elle a servi de base au livret du fameux opéra de Puccini, la Bohème. Henry Murger y raconte l’histoire de ces jeunes gens qui « déconstruisent » les valeurs traditionnelles au nom d’un idéal de vie en tout point opposé à celui des philistins. Les bohèmes mangent du Bourgois tous les matins au petit déjeuner. Ils détestent tout ce qui est autoritaire, tout ce qui est lié aux valeurs religieuses évidemment, ils veulent faire table rase du passé pour inventer un monde radicalement neuf, notamment dans l’art.et ils se donnent des noms qui vont passer dans le langage courant, mais dont nous avons la plupart du temps oublié l’origine. Ils s’appellent les « je-m’en-foutistes » car ils se « foutent » de la réussite sociale. Ils s’appellent les « fumistes » parce qu’ils fument de l’opium dans de petites pipes en écume. Ils s’appellent encore les « Hirsutes » à cause de leurs cheveux longs et leurs petites barbiches : ils n’ont pas le cheveu civilisé, ils ne sont pas, au sens propre, « polis », « embourgeoisés », ils se nomment encore les « Hydropathes » parce qu’ils sont « fous » de ne pas chercher la réussite sociale, ou les « Incohérents » parce qu’ils inventent des objets surréalistes avant la lettre, des balançoires de murs ou des peignes pour chauves , afin de « choquer le Bourgeois », justement ces jeunes gens, soixante-huitards avant la lettre, sont les premiers à mettre en place et tenter d’incarner dans leur vie les principes de cet avant-gardisme, de cette déconstruction qui fait table rase du passé et qui va, au XXe siècle, s’épanouir comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Dans ce mouvement de la société contemporaine, les valeurs traditionnelles quelles qu’elles soient, à commencer bien sûr par les valeurs religieuses, vont être emportées par le maelström de la déconstruction. Mais ne vous y trompez pas, les bohèmes ne sont des déconstructeurs qu’en apparence. En vérité, si le village en cinquante ans qu’en cinq cents ans, ni Picasso ni Braque ni Schönberg n’en sont responsables. C’est le mouvement du capitalisme mondialisé qui est derrière cette apparence de déconstruction bohémienne. De ce point de vue, les bohèmes n’ont été que le bras armé des bourgeois, pour ne pas dire les cocus de l’histoire ! Car sous les pavés, il n y a jamais eu la plage : il y avait la mondialisation libérale. Je vais le dire d’une phrase. Mais on pourrait y consacrer un séminaire d’une année sans difficulté : il fallait que les valeurs traditionnelles fussent détruites ou à toutes les moins déconstruites pour que nous puissions entrer dans l’ère de l’hyperconsommation dans laquelle nous sommes aujourd’hui plongés et que le capitalisme requiert pour son épanouissement. Pourquoi ? Tout simplement pour la raison suivante :si nous avions encore des valeurs traditionnelles , celles de mon arrière grand-mère , nous ne consommerions pas autant que le requiert l’univers capitaliste. Si mon arrière grand –mère revenait sur cette terre et qu’elle voyait un grand centre commercial, elle trouverait cela - je puis vous l’assurer, je l’ai bien connue - dégoulinant de bêtise et d’obscénité. Elle trouverait que cela nous écarte des vraies valeurs qui sont les devoirs envers autrui, et aussi les devoirs envers soi-même.

Plus que les soixante-huitards, les situationnistes, les surréalistes ou les cubistes, le véritable artisan de la déconstruction c’est pour parler comme regretté Georges Marchais - le « grand capital » : encore une fois, il fallait que les valeurs traditionnelles fusses déconstruites pour que la mondialisation, libérale puisse s’épanouir .Comme je l’ai écrit il y a déjà bien longtemps , la « pensée 68 » ne fut rien d’autre que la superstructure de l’épanouissement du capitalisme mondialisé qu’elle se donnait faussement l’air de déconstruire : sans la liquidation de ce que Weber appelait l’éthique protestante, la bourgeoisie ne serait pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui. La preuve ? Qui achète aujourd’hui les œuvres des bohèmes ? les bourgeois, bien évidemment, et c’est Pompidou, le président le plus philistin de toute l’histoire de la république qui fait entrer ce stalinien de pure obédience que fut Picasso de son vivant au Louvre, ce qui n’était jamais arrivé pour aucun autre peintre. Et c’est jacques Chirac qui créera le plus grand centre de musique contemporaine, L’IRCAM de Pierre Boulez… Dans la figure bien connue du bobo, on peut lire la réconciliation ultime du bourgeois et du bohème et c’est peu dire qu’aujourd’hui, la hache de guerre est enterrée. Qui achète les Rothko ou les basquiat aujourd’hui ? certainement pas l’ouvrier. Il n’en a pas les moyens, mais s’il les avait, il sera sans doute comme moi : il préférerait, comme on dit dans les familles, que « ce soit bien peint » ! Ce sont aujourd’hui les grands chefs d’entreprise qui soutiennent l’art contemporain. Car ils se reconnaissent parfaitement dans la logique de l’innovation radicale qui est aussi la leur : dans une société dominée par l’impératif absolu du Benschmarking , celui qui n’innove pas sans cesse disparaît purement et simplement ; de sorte que nos chefs d’entreprise sont les Picasso de la marchandise. Quand a mes amis soixante- huitards, tous ou presque, se sont reconvertis dans le business.

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